Quand les femmes tirent la couverture...
Publié le 8 Mars 2025
La réapparition récente de Natacha en une de "Spirou" (n°4534 du 5 mars 2025) et la commémoration, ce 8 mars, de la Journée internationale des droits des femmes m'ont donné envie de proposer, au sein de ce nouveau blog, une archive (2017).
En guise de "bonus 2025", je vous invite, à la suite de l'article, à découvrir quelques visuels plus récents. A vous de jouer et de vous en faire une idée...
Bonne (re)découverte !
Ce n’est un secret pour personne : jusqu’à l’entame des années 1970, les personnages féminins de BD n’ont que rarement eu la chance de se trouver à l’avant-plan de la case. Quand elles n’étaient carrément pas absentes des récits (suivre leur mari à l’aventure, vous n’y pensez pas !), elles étaient bien souvent reléguées à des rôles secondaires et à des tâches subalternes. On vit par la suite arriver des Natacha, des Yoko Tsuno et des Laureline qui changèrent la donne. En outre, mai 68 passa par là, qui fit souffler un vent moins sage sur (sous) les jupes des filles…
En ce 8 mars, qui commémore la Journée internationale des droits des femmes, mon propos n’est pas de revenir sur ce topo historique.
De manière plus « ludique », j’ai envie de célébrer cette date en m’attardant sur 8 (sic) couvertures sur lesquelles une femme éclipse le personnage masculin central. Je privilégierai ainsi des visuels où les auteurs ont pris le risque d’exposer un personnage féminin en particulier. Seul le bandeau-titre vient alors rappeler au lecteur qu’il s’apprête à dévorer les aventures de tel héros plutôt que de tel autre.
Ceci posé, découvrons maintenant les heureuses élues…
© Dargaud 1973
Chihuahua Pearl apparaît dans le 13ème album de Blueberry. Elle n’est pas la première femme que le lieutenant croise sur sa route, mais elle s’impose en « une », bouleversant à jamais sa vie. Elle y révèle déjà toute son ambiguïté. Féminine et masculine à la fois, elle ne cessera jamais de jouer double jeu : chanteuse de cabaret et aventurière, elle aide les héros autant qu’elle leur met des bâtons dans les roues. A la fois dure et tendre, elle est, par-dessus tout, farouchement indépendante. En 1990, toujours pas « détrônée » par une de ses consoeurs, elle s’affichera, en compagnie du héros cette fois, en couverture de l’album « Arizona Love ».
© Lombard 1989
La saga Thorgal est jalonnée de couvertures où le héros est renvoyé au second plan, voire dont il « s’absente ». L’album « Alinoë » constituait un précédent dans ce deuxième cas de figure. Cependant, la présence du fils, Jolan, n’y laissait pas encore le champ libre à sa mère. Ici, cette dernière vole (sur un cheval ailé) la vedette aux protagonistes mâles, dans un ensemble de courts récits, rassemblés sous son prénom et relatant sa jeunesse. Une époque qui l’autorise à agir plus librement, plus follement, en vivant nettement moins dans l’ombre de son futur mari. Depuis 2010, des séries dérivées donnent la part belle à diverses femmes issues de cet univers. Mais ce sont d’autres histoires…
© Glénat 1991
Santiag n’est pas la suite, ni même une série dérivée de Jessica Blandy. Mais sur la couverture du premier tome, perce la patte du dessinateur Renaud, associé une nouvelle fois au scénariste Dufaux. C’est probablement cette reconnaissance, cette sensation provoquée chez le lecteur de pénétrer dans un univers familier qui autorise les auteurs à mettre en valeur une femme seule, énigmatique, aucunement dénommée Santiag. Dès le premier plat débute en fait un jeu sur les apparences, sur ce que les créateurs entendent ou non vous montrer, qui se poursuivra tout au long de cette histoire atypique et, peut-être, injustement oubliée…
© Dargaud 1992
« Pour Maria » est le 9ème tome de XIII. Il marque clairement le début d’un nouveau cycle. Jusque-là, au coeur de la quête d’identité du héros amnésique, personne n’avait encore entendu parler de cette femme importante au point qu’on lui consacre (au moins) un album (à titre de comparaison, le lieutenant Jones, présente depuis le tome 2, n’a jamais eu droit à un visuel en solo sous l’ère Van Hamme/Vance). Au stade où nous la découvrons, Maria a tout pour intriguer : vraisemblablement, elle n’assume pas le rôle de femme au foyer. Est-elle amie ou ennemie du héros ? Où se trouve-t-elle ? Est-elle seulement vivante ? Autant de questions qui poussent irrémédiablement à dévorer un récit !
© Lombard 1996
Le visuel de couverture du premier tome d’Alpha est ici à mettre en relation directe avec l’analyse faite plus haut de celle de Santiag. Le même procédé est employé : une jeune femme, qui n’est pas l’Alpha mentionné, est valorisée, dans une position similaire, à gauche du cadre. Le titre de l’album évoque un « échange » : on peut dire qu’il a eu lieu ici avec le personnage principal. Mais, pour l’heure, le lecteur ne le sait pas encore. Moins connus que Dufaux et Renaud, Renard et Jigounov ont pris un beau risque avec cette couverture. Quelques années plus tard, une nouvelle édition réintroduira Alpha au premier plat. Marketing, quand tu nous tiens…
© Soleil Productions 1998
Prototype de la brune « qui ne compte pas pour des prunes », Cixi voit son rôle prendre de l’ampleur dans la série Lanfeust, au point de faire la couverture à elle seule au tome 6, nous gratifiant d’un bon vieux jeu de mots foireux au passage. L’impératrice Cixi est aussi… sexy : elle met davantage ses formes en valeur que bon nombre de ses soeurs de papier et prend des initiatives qui, en son temps, auraient fait rougir les mères de Jo et Zette ou de Boule et Bill. Ceci dit, nous ne sommes pas dans du Manara non plus : ici, l’humour désamorce bien des situations. Et après tout, les Anciens n’étaient pas toujours les plus sages (certains de nos « classiques » comportent bien des messages cachés…).
© Dargaud 2001
Série classique (elle fut créée en 1959 et survécut jusqu’en 2004), Barbe-Rouge mit surtout en scène « des hommes, des vrais ». Des aventurières firent bien quelques apparitions, mais il fallut attendre 1999 et la reprise par Perrissin et Bourgne pour faire la connaissance d’Elisa Davis, laquelle fut placée au coeur d’un diptyque portant son nom et ne laissant que très peu de place au légendaire borgne. D’ailleurs, sur le visuel de la première partie, seul le bateau au drapeau noir indique encore qu’il s’agit d’une histoire de pirates. Au final, Elisa tire tellement la couverture à elle qu’on est d’autant plus frustré de ne plus avoir de nouvelles de Barbe-Rouge depuis presque quinze ans… Aaaah, ces femmes…
© Dargaud 2014
Celle-ci aussi prend de la place, et pas seulement en couverture. Méjai est la meilleure ennemie du Scorpion, un aventurier du 18ème siècle. Son truc à elle, ce sont les poisons, mais sa beauté est également vénéneuse. Présente dès le tome 1 (2000), elle apparaît régulièrement « à l’affiche », mais il lui faut attendre le tome 11 pour qu’elle y soit isolée (et encore, il y a ici un peu de triche, car le quatrième plat est un prolongement du premier et on y aperçoit… Le Scorpion). Sachant que la série s’inspire des ambiances chères à Alexandre Dumas, il n’est pas interdit de voir en Méjai une émule de Milady. Ce qui en dit long sur votre destin si vous tombez dans ses griffes. Tremblez !
Mesdames, je vous souhaite une bonne « Fête » !
Bonne(s) lecture(s) à toutes et tous !
Nicolas Lesire
Les visuels promis (8 - re sic) :

© Dupuis 2018

© Glénat 2018

© Dupuis 2019

© Bamboo Edition 2020

© Dargaud 2023
© Bamboo Edition 2024

© Le Lombard 2024

© Dupuis 2024
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